22/07/2010

DEPANNAGE

 

Jésus et Sohan: frères de consolation

Sohan était un maître incontestable. Il préférait ouvertement son brahmane.jpgpauvre corps à sa belle âme, justement parce qu’il savait que le premier ne survivrait pas à la seconde.

« Faut-il absolument survivre ? » Faisait-il d’une voix cuivrée.

 Dans une fournaise grondante de brindilles rouge et noir, que son arrière-petite-fille avait récupérées sous les dattiers d’un jardin familial de Khorramchahr, il jeta devant moi, d’un geste écharné, net et souple, osseux comme un squelette gothique, les textes en sanskrit les plus précieux qu’il possédait alors. Il leur empêcha l’accès à l’immortalité de la lecture. Quand bien même il avait été l’auteur de plusieurs d’entre eux.

 Le feu purifia le papier, le rendit aux cieux et aux âmes qui assistèrent à l’époustouflante profanation. Et c’est lorsque l’ultime bribe de ces écritures qui s’étaient crues saintes fit une virevolte de papillon par-dessus le brasier, avant d’y plonger pour se consumer à son tour, que je comprends la liturgie fatale qui me faisait aimer le brahmane.

 Aucune écriture n’est sainte. Chacune ne peut prendre chair et sens qu’en s’envolant, en se transformant en poudre grise, ce qui veut dire à peu près la même chose.

 Le vieillard albinos aux cheveux trop blancs et aux yeux pivoine avait le souffle très court mais une voix de prophète. Sa langue que nous ne comprenions pas du tout, nous les Iraniens, s’émaillait ça et là à résonance quand même persane. La fibre crayeuse de ses doigts en serre d’épervier nous laissait, quand nous les tenions entre les nôtres, l’impression indubitable d’avoir rencontré la Mort, de l’avoir un peu saluée fraternellement. De l’avoir presque embrassée.

(Edition 2000 B. Campiche « Le Puzzle amoureux » par Gilbert Salem p 56, 57).

 

 Le 15 juillet 2010: la panne de l'ordinateur

Tout a disparu. Depuis 2002, une accumulation de données toutes plus précieuses les unes que les autres, croyais-je. Sécurisées. Comme un compte en banque, un capital à ma disposition.

 Tout d’un coup, c’est fini. Je ne le crois pas. Je vais me débrouiller. Rien à faire ni à distance ni sur place. La mémoire a disparu, disque dur bloqué, vide, nul. Nerfs à fleur de peau, respiration profonde, dépit, répit, colère, calme.

 Le regard tendrement ironique du Christ assis sur la roche, ses kramskoychristindesert.jpgpieds nus plantés là, ses mains en prière, pas de reproche de la bouche de celui qui n’a jamais rien écrit, sinon quelques signes dans le sable qui font fuir les docteurs de la Loi alors que Lui, tient dans ses bras la Madeleine de tous les temps. (Christ de Ivan Kramskoï)

Quelle niaiserie de se mettre dans un tel état pour une panne ! Merci.Alors me revient en tête la sagesse du brahmane Sohan. Je relis ces pages de Gilbert Salem. Et je comprends : cette mémoire vive envolée, transformée en poudre grise, elle a pris chair dans le VERBE, qui est LA PAROLE. « Et le verbe s’est fait chair et Il habite chez nous ».

Sohan et Jésus, frères de Sagesse et de Consolation: MERCI!

 

22:51 Publié dans Spiritualités | Tags : sohan jesus | Lien permanent | Commentaires (4)