14/01/2010

CONVERSION DE LAS CASAS

 

Je m’excuse de la longueur de cette note. Pour me faire pardonner, je vous avoue que réfléchir sur la conversion est ardu. On doit constamment remettre son propre ego en question. Dans plusieurs pays de l’Afrique australe où j’étais supposé enseigner, éduquer, convertir les « ignorants des valeurs occidentales chrétiennes », ce sont eux, ces « ignorants », qui m’ont convertie aux valeurs de l’Evangile.

Conversion de Las Casas

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Bartholomé de Las Casas, fils de noble, conquistadores, prêtre et propriétaire de terres volées et d’esclaves en pays envahi pouvait-il en tant que simple être humain, se sentir bien dans sa peau ? Etait-il assez systématisé et tordu pour s’aimer lui-même tel quel ? Aveugle, sourd, muet ?

La cour royale d’Espagne, ni les palais des papes, ne sont propices à la conversion. Ni même les universités, les noviciats, les séminaires ! Quels chemins alors mènent à la conversion ? Ceux de Damas comme pour Paul ? Rarement. Il me semblerait  que c’est une lente prise de conscience du sens de la vie. Et puisque nous sommes dans un monde effroyablement systématisé, c’est leur fonctionnement qui nous défie en tant qu’êtres humains ! Car, souvent, les systèmes déshumanisent les hommes, leur ôtent leur dignité propre, créent les pauvres et font souffrir les faibles. Jésus s’est trouvé face aux Institutions et systèmes politico-religieux de son pays natal et aux conséquences de leur fonctionnement, notamment :  l’injustice !

Jésus a été tenté d’employer les grands moyens pour changer les choses (Lc 4,1-13), par exemple :

  • "Ordonne à ces pierres de devenir des pains!", ... ce serait le messianisme de l'abondance.

  • "Tu auras la gloire de tous les royaumes!", ... ce serait un messianisme de puissance.

  • "Jette-toi en bas, les Anges te sauveront!", ... ce serait un messianisme de prestige.

http://pagesperso-orange.fr/j.leveque-ocd/lu040113.htm

 

  • Mais le Créateur avait mis au cœur de tout homme le désir et le besoin de partage,

  • de relations libres entre tous

  • de dignité de soi et des autres.

Une famille humaine.

Bartolomé de la Casas fut tenté, la tentation de se taire, de prier tout en restant en retrait, mais l’Esprit du Christ lui permis de lutter contre la tentation comme nous le disons lorsque nous prions le « Notre Père » !

Conversion

En 1514, à 40 ans, Bartolomé change brusquement sa manière de penser et son mode de vie. Il a raconte comment cela s'est passé :

"Un jour, je préparais mon sermon pour la fête de la Pentecôte, et je lisais la Bible. Je suis tombé sur ce passage : "L'offrande de ceux qui commettent l'injustice n'est pas agréable au Seigneur. Celui qui offre à Dieu ce qu'il a volé aux pauvres, c'est comme s'il sacrifiait un enfant sous les yeux de son père." Alors j'ai compris que le père Montesinos avait raison. Voler aux Indiens leurs terres, réduire ces gens en esclavage, c'était une grande injustice. Il ne servait à rien de faire des prières, de se confesser, d'aller à la messe et de communier, si l'on continuait à vivre dans ce grand péché d'injustice.

 

J'ai continué à réfléchir, pendant des jours et des semaines. Finalement, j'ai décidé d'annoncer à tout le monde que je rendais mes terres aux Indiens et la liberté à mes esclaves. Je l'ai annoncé au cours du sermon prononcé à l'occasion de la grande fête du 15 août. Et j'ai dit à ceux qui m'écoutaient qu'ils devraient m'imiter s'ils voulaient vivre en chrétiens. Ce fut un beau scandale. On aurait dit que je leur demandais de rendre la liberté à leurs animaux domestiques." http://yclady.free.fr/lascasas.html

À ce sujet, nous pouvons citer Enrique Dussel qui, parlant de la conscience de l’injustice qu’avait Bartolomé de Las Casas, dit : « Quand arriva Diego Velázquez à la ville d’Espiritu Santo, comme “il n’y avait dans toute l’île ni clerc ni frère”, il demanda à Bartolomé de célébrer l’eucharistie et de leur prêcher l’évangile. C’est pourquoi Bartolomé se décida “à quitter sa maison qu’il avait sur le fleuve Arimao” et “commença à méditer en lui-même sur quelques autorités de la Sainte Écriture”. Il est important le texte biblique qui servit de point d’appui à la conversion prophétique du grand lutteur du XVIème siècle : “L’autorité principale et première fut l’Ecclésiastique, chapitre 34 : ‘Les sacrifices de biens injustement acquis sont impurs, les offrandes des impies ne sont pas acceptées. Le Très Haut n’accepte pas les offrandes des impies ni ne leur pardonne le péché malgré leurs nombreux sacrifices. C’est sacrifier le fils en présence du père que de voler les pauvres pour offrir un sacrifice. Le pain est la vie du pauvre, celui qui le lui dérobe est homicide. Il tue son prochain celui qui lui prend son salaire, celui qui ne paie pas un juste salaire répand le sang du prochain’ ” ». Dussel continue : « Bartolomé, dis-je, commença à considérer la misère et la servitude que subissaient ces gens (les Indiens). Appliquant l’un (le texte biblique) à l’autre (la réalité économique caribéenne), il jugea en lui-même – convaincu que ce rapprochement énonçait la même vérité – qu’était injuste et tyrannique tout ce qui se commettait en Inde au sujet des Indiens. »

Bartolomé ne put célébrer sa messe, son culte eucharistique. D’abord il libéra ses Indiens (« il décida de tous les laisser libres ») et il commença son action prophétique, d’abord à Cuba, après à Saint-Domingue, puis en Espagne et après dans tous les royaumes des Indes, « laissant tous ses auditeurs étonnés et même effrayés de ce qu’il leur avait dit ».

Des hommes d’un même groupe, autour du même prêtre, peuvent offrir des pains semblables. Pourtant, l’un rendra son culte à l’idole et, en mangeant le pain, « il mangera sa propre perdition », tandis qu’un autre communiera à la vie de l’Agneau immolé. Quel est le critère qui permet de discerner la droiture de celui qui fait l’offrande ?

La conclusion est claire. Dieu ne peut recevoir le pain volé au pauvre, le pain de l’injustice, aussi bien personnelle que structurelle. »

Source : http://www.alterinfos.org/spip.php?article3039, AlterInfos - 1. Janvier 2009

 

22:49 Publié dans Spiritualités | Tags : conversion | Lien permanent | Commentaires (4)

11/01/2010

BARTOLOME DE LAS CASAS

 

 

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Il n’y a, à ma connaissance, pas de conversions éclaires. C’est comme un mûrissement parfois très douloureux, selon les réalités où l’on se trouve sans l’avoir voulu. Il arrive que nos yeux se décillent. On voit notre propre ego et celui des autres, et l’ego collectif à la lumière de l'Évangile. C’est une prise de conscience d’une « chose importante » pour soi et pour  tous! Et l’honnêteté nous force à être conséquent. Ce n’est pas automatique. C’est un processus.

Bartolomé de Las Casas a été élevé dans la culture et la mentalité politique et  religieuse des « trônes et des dominations ».  Et le jeune clerc Las Casas dira plus tard de lui-même qu’à son arrivée en 1502 au port de Saint Saint-Domingue:

"Avant qu'aucun de nous ne rentrât à terre, des Espagnols accourus sur la plage nous annoncèrent : les nouvelles sont très bonnes. On a trouvé de l'or et nous sommes en guerre avec les Indiens, ce qui nous permettra de faire beaucoup d'esclaves ! Tout le monde en conclut que nous arrivons à un heureux moment".

Le temps passe et les colons et leur praxis sont rentables en or et en âmes à cette  monarchie catholique. « En 1513 le Pape attribue aux espagnols des droits et des normes sur la découverte du nouveau monde, c’est le «Requerimiento ». C’est-à-dire : les indiens doivent reconnaître l’Église. S’ils refusent on peut leur imposer cette reconnaissance par « le fer et le feu ». Des uns ont  bien senti les reproches de leur conscience, mais comme trop d’entre nous aujourd’hui, on « fait avec » en pensant qu’avec le temps, ça va changer sans faire de bruit. On a peur de protester, de descendre dans les rues et d’en assumer les conséquences. To stand up and be counted!

Las Casas prend conscience de l’absurdité qui crève les yeux et tente de s’y opposer. Mais c’est aussi s’opposer au Pape et à la monarchie qui le favorisent pourtant dans sa fonction cléricale et laïc puisqu’il possède des terres et des hommes. Cependant, la contradiction crasse entre l’institution royale-ecclésiastique, et l’humanisme le plus fondamentale, force Bartolomé à la conversion et à l'action! Dans un premier temps. Comme le grand  poète sud africain, Dennis Brutus (mort le 27 décembre 2009) disait que face à l’injustice, « il est impossible de ne pas s’engager ! »

Las Casas, le prêtre-colon confronte l’injustice et prend le chemin ambigü de la conversion. Il n’est pas difficile d’imaginer sa lutte intérieure face aux conséquences ! Et des tentations le tourmentent, comme pour Jésus ! Mais il avance, un pas à la fois ! La perspective de Bartolomé de Las Casas n’est pas celle de l'Église, c’est celle de Jésus. Celle de tout humain conscient de son humanité!

Son point de départ est l’Indien, la race méprisée, l’humanité exploitée. Les hommes sont différents, « mais cette différence n’exclut pas leur commune appartenance à l’humanité ». Etre conséquent provoque une lutte intérieure! Je peux être convaincue que Noirs et Blancs en Afrique du Sud sont destinés à vivre ensemble, à partager la vie, la terre et ses biens. Le vivre exige une conversion permanente des deux parties. C’est un beau défi. Et c’est une libération de son ego individualiste. Une libération d’un peuple.

Le 3ème dimanche de l’Avant 1511, Las Casas est frappé par le courage d’un prêtre dominicain qui, à la Messe, prêche aux colons catholiques espagnols et portugais, après avoir entendu ces paroles de Jean-Baptiste : « Je suis la voix qui crie dans le désert », continue :

« Je suis la voix de Celui qui crie dans le désert de cette île et c'est pour cela qu'il faut que vous m'écoutiez avec attention Cette voix est la plus neuve que vous ayez jamais entendue, la plus âpre et la plus dure… Dites-moi, quel droit et quelle justice vous autorisent à maintenir les Indiens dans une aussi affreuse servitude ? Au nom de quelle autorité avez-vous engagé de se détestables guerres contre ces peuples qui vivaient dans leurs terres d'une manière douce et pacifique, où un nombre considérable d'entre eux ont été détruits par vous et sont morts d'une manière encore jamais vue tant elle est atroce ? Comment les maintenez-vous opprimés et accablés, sans leur donner à manger, sans les soigner dans leurs maladies qui leur viennent de travaux excessifs dont vous les accablez et dont ils meurent ? Pour parler plus exactement, vous les tuez pour obtenir chaque jour un peu plus d'or (idolâtrie)… Ne sont-ils pas des hommes ? Ne sont-ils pas des êtres humains ? Ne devez-vous pas les aimer comme vous-mêmes ? »

On aimerait applaudir, mais vous trouvez les conséquences de ce cri prophétique à l’adresse : http://biblio.domuni.org/articleshist/lascasas/index.htm

A la cour d’Espagne, la monarchie catholique s’agite, s’indigne. Les autorités veulent chasser Montesimos, mais sa communauté et ses supérieures répliquent qu’il, Montesimos, a parlé en leur nom !

Las Casas, lui aussi, était à la Messe et il entendu le sermon de Montesimos, il est frappé, sa prise de conscience s’approfondit mais, est-il écrit : « Tout au plus il sera un peu plus attentif à traiter ses indiens avec quelque humanité. »

La conversion de Las casas avance, lentement, c’est un mûrissement, jusqu'au jour où, en 1514, alors qu'il préparait son sermon de Pentecôte…

(La suite demain, je m’excuse de mélanger l’Afrique du Sud au Nouveau Monde, c’est presque impossible de faire autrement, cm)

 

22:42 Publié dans Spiritualités | Tags : conversion | Lien permanent | Commentaires (6)