10/05/2010

IVAN ILLICH

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Un prophète est un leader, il paye le prix de son témoignage et de sa parole prophétiques. Il laisse des traces, des personnes repèrent et suivent ses traces, parfois de loin dans le temps et l’espace.

Illich est un prophète, Fabrizio Sabelli l’a évoqué dans sa chronique la semaine passée. Christian Campiche et Giannozzo Pucci *, en avaient fait le portrait dans le quotidien La Liberté en janvier 2003. Ce portrait est inséré dans le blog Katutura avec permission et avec toute ma reconnaissance. cm.

Ivan Illich

Les altermondialistes pleurent Illich, prophète de Cuernavaca

PORTRAIT · Pourfendeur de la religion moderniste, Ivan Illich n'avait pourtant rien d'un marxiste. Il resta jusqu'au bout fidèle à ses convictions écologiques mâtinées d'idéal chrétien. Il est mort dans une certaine indifférence en décembre dernier.

 

CHRISTIAN CAMPICHE ET GIANNOZZO PUCCI*

On raconte que vers le milieu des années 70, Jacques Monod convia Ivan Illich à partager un repas en sa compagnie et celle de sa cour. Le biochimiste français considérait l'écologiste autrichien comme le plus grand génie de la pensée socio-économique du Xxe siècle. Venant d'un Nobel de médecine, le compliment n'était pas moindre.

CONTESTATAIRE POLYVALENT

Illich accepta l'invitation mais en cours de libations, il se leva brusquement et quitta les lieux au risque de passer pour un authentique goujat. Il lui était insupportable d'écouter un scientifique assimiler l'évolution humaine à une partie de roulette russe. Cet éclat n'empêcha pas Monod de conserver toute son estime envers l'auteur d'une douzaine d'ouvrages dénonçant la déshumanisation du monde dont «Libérer l'avenir», «Le chômage créateur» et «Le travail fantôme».

Ivan Illich est mort d'une crise cardiaque le 2 décembre 2002 à Brême mais, bizarrement, la presse helvétique n'a pas daigné signaler son décès, ou presque. On peut vraiment se demander pourquoi car son œuvre fait l'objet d'un véritable culte. Ainsi, c'est en son honneur qu'a été créée à Lausanne et en France, en décembre 2001, «La Convivialité», cercle des lecteurs d'Ivan Illich. En témoigne aussi la réputation dont il jouit bien au-delà de nos frontières. Un peu partout dans le monde, ses disciples se sentent orphelins, eux qui le considéraient comme l'un des pères de l'altermondialisation au même titre que les aînés Marcuse ou Erich Fromm, deux autres prophètes de veine soixante-huitarde.

Fidèle à ses convictions, Illich refusa obstinément de soumettre à la chimiothérapie le cancer qui le rongea 18 années durant. En effet, ce contestataire polyvalent critiquait la religion moderniste, ses grands prêtres (les scientifiques), ses divinités (le profit, la science, le progrès, le développement), ses liturgies (les règlements bureaucratiques), sa langue (la statistique). Ses livres n'épargnent aucune institution, ni l'Eglise, ni l'école. «Une société sans école», paru en 1971, est un véritable réquisitoire contre le système éducatif occidental, juste bon à fabriquer des fonctionnaires. Ses thèses économiques n'étaient pas insipides non plus. Dans plus d'une publication, il épingle la notion de développement, telle que l'inculque au Sud le Nord industrialisé.

PHILOSOPHE? NON, HISTORIEN

Sociologue, économiste, idéologue: on a affublé Illich de multiples étiquettes. Celle de philosophe lui convient encore mieux mais il la refusait. Il l'avait gommée de son passeport après qu'un Arabe, impressionné par le mot, se fût prosterné à ses pieds. Au bout du compte, Illich se définissait plutôt historien. Moins en raison du doctorat sur Toynbee obtenu à Salzbourg qu'en raison de ses longues recherches qui ne devaient rien à une vision évolutionniste de l'histoire.

Au contraire, Illich développa le concept de la «contre-productivité», à savoir la démonstration qu'au-delà d'un certain seuil d'utilisation, les technologies modernes provoquent l'inverse de ce que l'on attend d'elles. Dans le domaine des transports, il prenait l'exemple de l'automobile qui, roulant au-delà de 25 kilomètres à l'heure, produit des privilèges et détruit la vie sociale, poussant les gens à passer une grande partie de leur existence sur quatre roues, à une vitesse progressivement moindre.

L'action qu'Illich exerça au Mexique contre le prosélytisme nord-américain lui valut le surnom de «prophète de Cuernavaca». Symbole de la lutte contre un certain modèle américain, Illich n'avait pourtant rien d'un marxiste. Sa pensée était tout empreinte d'humanisme chrétien. Mais son engagement en faveur de personnes persécutées par les dictatures d'Amérique latine lui créa de solides inimitiés. Il échappa notamment à un attentat dans des conditions qui à ce jour restent encore obscures.  ChC/GiP

Directeur de la revue agricole altermondialiste «L'Inventario della Fierucola», Florence.

 

Brouillé avec l'Église, il devient écrivain

Illich naît à Vienne en 1926 d'un père propriétaire terrien, croate et catholique, et d'une mère juive sépharade. En 1941, la famille fuit la capitale autrichienne en proie aux lois raciales pour s'installer à Florence.

Touché par la vocation sacerdotale, Ivan Illich est ordonné prêtre en 1951 à Rome. A sa demande, il est affecté à New York, dans une paroisse accueillant de nombreux portoricains, une communauté à qui il dédie toute son énergie. C'est de cette époque que date sa collaboration avec le philosophe thomiste Jacques Maritain qu'il n'hésite pas à dépanner quand ce dernier, malade et alité, ne peut pas donner ses cours à Princeton.

PAROISSE À NEW YORK

En 1956, Illich s'installe à Porto Rico en qualité de vice-recteur de l'Université catholique. Trois ans plus tard, il devient l'un des plus jeunes «monsignori» du moment. Mais il ne tarde pas à se brouiller avec la hiérarchie ecclésiastique. En 1960, Jean XXIII décide d'envoyer 10% des prêtres des Etats-Unis repeupler les paroisses latino-américaines. Pour contrer cette «invasion yankee», Illich met sur pied à Cuernavaca (Mexique) le Centre interculturel de documentation (CIDOC) dont l'objectif est de fournir aux missionnaires nord-américains en partance pour l'Amérique latine une formation qui leur permette d'y contenir leur zèle. Illich en renvoie la moitié chez eux, ceux qu'il juge trop influencés par le mode de vie américain. Le CIDOC n'en est pas moins un aimant pour toute une génération de jeunes prêtres, s'affirmant comme un lieu incontournable de réflexion sur la société de consommation.

IL PERD SON PROTECTEUR

En 1967, l'archevêque de New York Francis Spellmann meurt, Illich perd son protecteur. Il est convoqué à Rome pour répondre de son regard iconoclaste sur l'Église. Acquitté par la Congrégation pour la doctrine de la foi, il se retrouve malgré tout désœuvré dès 1969 du fait de l'interdiction faite aux prêtres de fréquenter les cours du CIDOC, une décision de Rome.

Illich entame alors une carrière d'écrivain. Parallèlement, il renonce à toutes ses charges et titres ecclésiaux et cesse de célébrer l'eucharistie, un choix qu'il rend public dans les colonnes du New York Times. Mais l'Église ne le rayera jamais de ses registres. Jusqu'à sa mort en 2002, Illich restera formellement toujours rattaché au diocèse de New York.
ChC/GiP

 

21:41 Publié dans Résistance | Tags : illich | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Merci, cher Yann, Ivan Illich s'est aventuré vers l'inconnu. Il laisse des traces. Vous connaissez bien des êtres aimés qui ont laissé des traces, on les découvre en vous lisant. claire marie

Écrit par : cmj | 11/05/2010

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