02/11/2009

L'ESPOIR/DESESPOIR (texte entier)

 

 

133758638846892a1298af0.jpgL'Espoir en des temps de désespoir

(Albert Nolan)

http://www.op.org IDI - 468/ Janvier ‘09

 

INTRODUCTION

La théologie dans laquelle moi et d’autres nous sommes engagés en Afrique du Sud a été décrite comme une théologie contextuelle. Les questions théologiques desquelles nous traitions étaient des questions qui émergeaient de notre contexte social qui était principalement celui de l’apartheid et de la lutte contre l’apartheid. Le contexte aujourd’hui est différent, très différent. C’est bien plus compliqué et pas si simple à analyser et définir. L’une des grandes caractéristiques de notre temps, néanmoins, dans le monde entier et particulièrement en Afrique du Sud est le désespoir. Nous vivons un temps de désespoir. Il y a des siècles, nous connaissions l’espérance et l’optimisme sous une forme ou une autre, politique, économique, scientifique et religieuse. Actuellement, presque tout le monde est submergé par le désespoir. C’est notre nouvel environnement ou du moins le plus communément ressenti de notre temps. C’est dans ce contexte qu’en tant que Chrétiens, nous sommes appelés dans les mots de la Première Lettre de Pierre « à témoigner de l’espérance qui est en nous ». Nous commençons par une brève analyse de l’espoir du passé qui a cédé la place au désespoir actuel. (à demain)

NOTRE ERE DE DESESPOIR

Le 17e siècle en Europe a donné naissance à un grand souffle d’optimisme. Il fut appelé l’Âge de Raison. Les philosophes et les scientifiques de l’époque se séparèrent de l’autoritarisme de l’église pour n’utiliser que la raison et devinrent optimistes à propos de ce qu’on appelait alors « le progrès humain ». Ils étaient convaincus qu’en faisant confiance à la raison et au raisonnement scientifiques, les hommes réussiraient à résoudre leurs problèmes. Progressivement, étape par étape, ce rêve se transforma en cauchemar. Cette méthode apporta de nombreux gains et profits, mais à nouveau, les hommes finirent par devenir déraisonnables, cruels et égoïstes. La Révolution Françaises et la Révolution Russe devinrent très oppressives. L’Allemagne nazie fut profondément inhumaine. Le colonialisme fut tout sauf raisonnable et progressif. Aujourd’hui très peu de gens continuent de croire que la science saura résoudre seule tous les problèmes. En Afrique du Sud l’espoir fut généré par la lutte elle-même et par sa réussite dans le démantèlement de l’apartheid, par les accord négociés, par la transition relativement pacifique vers la démocratie, par notre nouvelle constitution et par le leadership charismatique de Nelson Mandela. Mais depuis, nos espoirs se sont graduellement érodés et aujourd’hui le sentiment général n’est que désillusion et désespoir. Plus tôt, à travers le monde, plusieurs millions de personnes ont placé leur espoir d’avenir dans l’avènement d’un monde socialiste d’égalité et de partage. Mais à mesure que les gouvernements communistes d’Europe de l’Est et d’Union Soviétique devenaient plus totalitaires et oppressants, voire même s’annihilaient, cet espoir fut également réduit en cendres. Puis vint l’âge de l’expansion capitaliste et de l’économie du marché libre. Il fut dit que le marché résoudrait tous nos problèmes à condition que nous ne le régulions ni interférions. La perspective d’une croissance économique illimitée et d’un développement économique mondial ont donné beaucoup d’espoir à certaines personnes. Cela dura assez longtemps. Mais aujourd’hui que la bulle a également éclaté au moment de la chute des banques et des économies, le marché nous a trompé. Pour certains ce n’est qu’une cause de désespoir supplémentaire, particulièrement depuis que cela signifie que les pauvres seront encore plus pauvres qu’avant. L'Église aussi est très abattue. Le second Concile de Vatican nous a empli d’une excitation pleine d’espoir sur l’avenir de l’église. C’était comme si nous passions d’une église autoritaire et hiérarchique à une liberté radicale de Jésus et de l’évangile. Mais depuis, l’ensemble des bénéfices du Concile ont été lentement, mais sûrement ébranlés et retournés. Ajoutez à cela les scandales sexuels et la façon dont ils ont été couverts par l’église avec le manque actuel de vocations à la prêtrise et vie religieuse et vous obtiendrez une formule démoralisante et désespérante. Cependant, tout le monde n’est pas désespéré. Il y a des signes d’espoir comme les nouveaux gouvernements pro-pauvres d’Amérique latine (Bolivie, Équateur, Paraguay, Venezuela et Brésil) et l’élection de Barack Obama aux États-Unis. Mais les signes généraux perçus traduisent plutôt davantage de pertes et de morosité, plus de souffrances et de misère pour les pauvres. Le réchauffement et les changements climatiques nous menacent encore plus, tout comme le manque de volonté politique d’instaurer les changements nécessaires à sauver la planète. Ceux qui travaillent dans ce domaine commencent à douter que la vie humaine survive sur cette planète, sans parler des autres formes de vie. Cependant, je souhaite discuter du glissement de l’espoir vers le désespoir qui n’est pas un désastre. C’est une magnifique nouvelle opportunité de développer un véritable espoir Chrétien.

ESPOIR CHRETIEN

Pour un véritable Chrétien, il y a de l’espoir. Il y a toujours de l’espoir. Dans les mots de Paul, nous espérons en nous appuyons sur l’espoir, c’est-à-dire, nous gardons espoir, même lorsqu’il ne semble y avoir aucun signe d’espoir. Pourquoi ? Parce que notre espoir n’est pas basé sur les signes. Notre espoir se base sur le Seigneur et rien que le Seigneur. Nous mettons tout notre espoir et notre confiance dans le Seigneur. Ou du moins nous essayons. Mais que cela signifie-t-il de placer tout son espoir et sa confiance en Dieu ? C’est la plus grande question théologique de notre temps. C’est une question particulièrement difficile pour beaucoup de personnes. Aujourd’hui, Dieu est mort ou hors de propos, un concept dénué de sens. Pour beaucoup, placer tout son espoir et sa confiance en Dieu sonne comme un pieux espoir. Que signifie avoir confiance en Dieu ? Avant tout, pour citer le Psaume 146, cela signifie que nous ne plaçons pas notre confiance dans des princes. « Ne mettez pas votre confiance dans les princes, dans le fils de l’homme, qui ne peut sauver. … Heureux celui… qui met son espoir en Yahweh, son Dieu! » (146,3 ;5). Nous ne pouvons avoir confiance dans les promesses des princes : des princes politiques ou industrielles ou même les princes de l’église. Il est évident que cela nous aide d’avoir de bon leaders, mais finalement, nous ne pouvons baser notre espoir dans un leader humain. Non seulement parce que tous les humains, dont nous, sont faillibles, faibles et susceptibles de faire des erreurs, mais surtout parce qu’aucun de nous, individuellement ou collectivement est assez puissant ou savant pour sauver le monde. Nous ne pouvons pas non plus placer tout notre espoir et notre confiance dans quelque institution : parties politiques, églises, gouvernements, fournisseurs d’électricité comme Eskom. Nous ne pouvons pas non plus placer notre espoir dans quelque idéologie : les idéologies du socialisme ou du libre marché ou même de la démocratie. Placer tout notre espoir et confiance en Dieu signifie que nous ne pourrions donner de la valeur et apprécier la contribution des princes et des institutions et des idéologies. Enfin, simplement, nous ne les traiterions pas comme la base absolue et influençable de nos espoirs d’avenir. Nous découvrons précisément aujourd’hui à quel point cela manque de fiabilité. La dernière tentation revient à n’avoir confiance en personne sauf en nous. Je suis le seul à savoir ce qui est bon pour le monde. Si seulement ils m’écoutaient tous. D’un autre côté, si nous n’avons confiance en personne ou en rien, même pas en nos idées, notre vie deviendra complètement impossible. Il faut que je fasse confiance au pilote qui dirige l’avion ou aux scientifiques qui préparent le médicament ou au docteur qui fera le diagnostic de ma maladie. Ils ne sont pas infaillibles et je prends un risque calculé lorsque je leur fais confiance. Mais dans mon analyse finale, je ne peux placer tout mon espoir et ma confiance en eux, ni même en moi. Bien sûr, il y a des personnes dont la confiance en Dieu n’est pas saine. Cela devient un échappatoire, une façon d’échapper à la nécessité d’agir, d’agir de façon avisée et vigoureuse. Tout dépend de la façon dont nous voyons Dieu comme nous l’aborderons plus tard. Beaucoup dépend aussi de ce que nous espérons. Nous vivons une période de désespoir, parce que les gens ont construit sur des fondations branlantes, mais aussi parce que beaucoup ne placent pas leur espoir à bon escient.

QU’ESPERONS-NOUS ?

L’objet de la foi Chrétienne est d’appartenir au Royaume de Dieu ou au règne de Dieu sur terre. Dans le Notre Père, nous prions «Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite ». Notre espoir est que la Volonté de Dieu soit faite sur terre. Beaucoup de personnes aujourd’hui penseront que la Volonté de Dieu est un élément difficile à évaluer. D’autres sont prompts à penser qu’ils savent exactement ce que veut Dieu et à quoi ressemble le Royaume de Dieu. Mais il y a une chose dont nous pouvons être certains. La Volonté de Dieu n’est pas arbitraire. Lorsque nous parlons de mon souhait nous nous référons souvent à quelque chose d’arbitraire, mon choix arbitraire sur ce que nous devrions être et faire. Imposer cela aux autres serait jugé oppressif. Mais la Volonté de Dieu est différente. La Volonté de Dieu se traduit par « le bien commun ». Ce que Dieu veut, c’est ce qu’il y a de mieux pour chacun de nous, et ce qu’il y a de mieux pour toute la création. Bien sûr, il n’est pas simple d’évaluer ce qui est le mieux pour tous, mais si nous essayons de faire ce qu’il y a de mieux pour tous, nous faisons la Volonté de Dieu et de ce fait, la Volonté de Dieu est faite sur terre. Certaines personnes pensent que ce qui est bon pour l’ensemble n’est pas bon pour elle en tant qu’individu, et ce qui est bon pour moi ne conviendra pas aux besoins des autres et à ce qui est bon pour eux. C’est faux. Ce qui est bon pour tous est bon pour moi. En d’autres mots, la Volonté de Dieu est également ce qu’il y a de mieux pour moi. En d’autres termes, la Volonté de Dieu est une façon de dire que ce qui est bon pour Dieu est bon pour moi, même si je trouve que c’est très difficile à faire. L’objectif de l’espoir Chrétien est le bien commun.

Le problème de l'espoir du passé est que très souvent, il s'agissait d'un espoir qui ne servait pas le bien commun de l'ensemble des êtres humains et de la création. L'objet de ces espoir est trop souvent égoïste, égocentrique et borné: l'espoir pour un meilleur avenir pour moi, ma famille et mon pays aux dépends d'autres personnes. Les espoirs d'une croissance économique et d'un niveau de vie plus élevé sans se soucier des autres. Ce n'est pas la volonté de Dieu ou le bien commun.

AYONS CONFIANCE DANS L'OEUVRE DE DIEU

Lorsque nous travaillons au bien commun et beaucoup de personnes y travaillent dans l'ensemble du monde, alors notre travail devient une participation à l'œuvre de Dieu. Nous avons vu qu'en tant que chrétien la base de notre espoir est le Seigneur et l'objet de notre espoir est la Volonté de Dieu. Mais peut-être serait-il préférable de dire que nous avons confiance en l'œuvre de Dieu, Dieu est toujours au travail dans l'ensemble de l'univers comme il l'a toujours été. C'est Dieu qui mène à l'existence et qui veille à l'évolution des choses dans l'immensité de l'univers, Dieu est à l'œuvre dans toute l'histoire humaine et continue d'être impliqué dans le monde politique, de l'économie, de la religion et bien sûr dans ce que nous appelons la « nature ». Et enfin Dieu est à l'œuvre en vous et en moi. Il n'y a aucun domaine de notre vie d'où Dieu est exclu.

Cela ne signifie pas que tout est bon et que nous n'avons aucune responsabilité dans ce qui arrive dans nos vies. Il y a bien sûr beaucoup d'erreurs, voire de mal. Mais Dieu reste impliqué de façon très mystérieuse.

Enfin, la raison pour laquelle tout cela est faux, ou inique ou mal est l'égoïsme humain. Nous ne pouvons approfondir ce point maintenant, mais nous pouvons nous reposer sur notre confiance que Dieu est néanmoins à l'œuvre et d'une façon qui changera tout, lorsque, enfin la Volonté de Dieu se réalisera sur terre. L'œuvre de Dieu ne peut échouer. Elle est entièrement fiable. .

L'espoir chrétien, l'espoir que nous a enseigné Jésus implique d'avoir entièrement confiance dans l'œuvre de Dieu, c'est-à-dire, que nous croyons dans la bonté de l'ensemble de l'univers duquel nous faisons partie.

OÙ EST VOTRE DIEU?

Finalement, nous pouvons et devons avoir confiance en Dieu et dans la grande œuvre de Dieu. L'espoir se base sur la foi, la foi en Dieu. Si notre foi est faible, l'espoir le sera aussi.. Comme Jésus le disait encore et encore « Votre foi vous a sauvé ou vous sauvera ».

Le problème aujourd'hui, c'est qu'il n'est pas facile de croire en Dieu ou plutôt de comprendre ce que croire en Dieu pourrait signifier. Cependant, certains points concernant Dieu sont plus clairs

Par exemple en ce qui concerne le grand problème de la souffrance du monde, nous ne pensons plus que Dieu est responsable de la souffrance, que Dieu est le seul à permettre que les hommes souffrent, à voir Dieu comme celui qui souffre avec nous. Dieu est au milieu des victimes d'injustice, des pécheurs, des pauvres et des marginaux, des malades et des exclus. C'est le sens de la crucifixion. Jésus était une victime de la cruauté humaine. C'est celui contre qui on a péché. Pourquoi Dieu souffre-t-il impuissant? Comment pouvons-nous placer tout notre espoir et notre confiance en Dieu?

Nous pouvons et devons avoir confiance en Dieu parce qu’il est tout-puissant, pas par la puissance de la force de la coercition, mais par la puissance de la compassion et de l’amour. Le pouvoir oppressif de la force brute et de la violence ne pourront jamais être la cause de l’espoir Chrétien. Ce n’est pas la puissance de Dieu. Ce n’est pas la façon d’agir de Dieu. Et pourtant, c’est si souvent ce que nous espérons de Dieu : d’utiliser une force et violence brutes ou de résoudre les problèmes du monde. Comme je l’ai dit auparavant, nous espérons. Nous continuons d’espérer, même lorsqu’il n’y a pas de signe visible d’espoir. Nous reconnaissons la noirceur et l’apparent désespoir de la situation présente et plaçons tout notre espoir en Dieu. Puis, graduellement, comme nos yeux s’ajustent à la noirceur du désespoir, nous commençons à voir émerger les formes ou les contours du mystérieux et grand œuvre de Dieu, le doigt de Dieu, comme Jésus l’appelle. Ce sont les signes paradoxaux du temps qui ne deviennent visibles que lorsque nous croyons que Dieu est à l’œuvre dans notre monde, une fois que nous avons appris à regarder la vie avec espérance. Nous ne pouvons donner que quelques exemples. Un activiste pour la paix dit que la guerre d’Irak sur laquelle on communique le plus a conduit à une augmentation exponentielle du nombre de personnes activement impliquées dans un mouvement de paix au niveau mondial. Est-ce le doigt de Dieu qui extrait du bon à partir du mal ? La terrible souffrance de tant de personnes dans les violents conflits, dans les tremblements de terre, les tsunamis, les pandémies comme le VIH/ SIDA peuvent laisser place au désespoir, mais elle suscite aussi d’énormes vagues de compassion. Ce dont le monde a le plus besoin, c’est de compassion. Est-ce l'œuvre énigmatique de Dieu ? L’effondrement récent de tant de banques aux États-Unis et ailleurs a été unanimement reconnu comme la conséquence de l’avidité des super riches. Jusqu’à présent, les super riches étaient des héros. Ils avaient atteint le sommet. Mais aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les pauvres qui les considèrent comme les coupables, les criminels dont nous payons l’avidité. Cette découverte est-elle la conséquence de la mystérieuse providence de Dieu ? La réaction de si nombreux Catholiques concernant les abus sexuels, leurs soucis des victimes et l’endurcissement de certains chefs d’église ont contribué à une nouvelle prise de conscience sur la nécessité de changement de l’église. Était-ce peut être une faute heureuse, une grâce déguisée ? L’appel au changement de Barack Obama aurait-il recueilli une réponse aussi unanime en Amérique et ailleurs si son prédécesseur George Bush n’avait fait preuve d’une stupidité à faire trembler. Mais plus que tout, je me demande si la période de désespoir actuelle n’est pas voulue par Dieu pour nous défier afin que nous prenions Dieu plus au sérieux comme la seule source d’espoir au monde. Dieu nous mène-t-il sur un chemin tortueux pour atteindre son but comme l’écrivait St. Augustin ? Je ne suggère pas que le doigt de Dieu n’émerge qu’en de tels changements paradoxaux. Si nous continuons de chercher dans le noir avec une confiance absolue en Dieu, qui sait ce qui pourrait apparaître. Nous pourrions voir de petits grains de moutarde germer au sein de grands arbres. Cependant, ce qui compte à long terme, ce n’est pas seulement que nous soyons pleins d’espoir mais que nous agissions avec espoir, que nous fassions ce que nous pouvons avec confiance et espoir. Ce qui serait tragique aujourd’hui, c’est que nous renoncions à l’espoir et que nous arrêtions d’essayer de travailler pour un monde meilleur ou que nous continuions à travailler sans espoir. Peut-être que la meilleure contribution que puisse apporter un Chrétien en cette période de désespoir est de continuer, parce qu’il a la foi, à agir avec espoir, et de ce fait, d’encourager ceux qui ont perdu espoir. La meilleure contribution qu’un théologien puisse faire aujourd’hui serait d’aider les personnes à apprécier plus profondément Dieu et son œuvre dans le monde.

Fr. Albert Nolan OP

(Original: anglais, traduction par les Dominicains) (je viens de corriger ce texte! cm)

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21:59 Publié dans Spiritualités | Tags : espoir | Lien permanent | Commentaires (0)

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