27/08/2008

Explications

Katutura, mais qu’est-ce que c’est, ce nom là ?

La question revient régulièrement. La réponse est, pour moi, si simple et évidente que je n’ai jamais pris la peine d’en raconter l’origine, la genèse, l’actualité. Du moins pas dans les détails et je m’en excuse.

Raconter l’histoire de Katutura, en Namibie, sans l’avoir vécue est difficile. Même les historiens bien documentés connaissent leurs limites…

 

Selon Wikipedia, 26 000 ans avant Jésus Christ déjà, des gens habitaient un pays vierge, jeune et neuf, sans frontière, sans nom en « Afrique ».  Une terre d’accueil pour les nomades. Il y avait des animaux, il y avait ce qu’on ose à peine nommer la flore, la flore du désert ! Unique, on la voit fleurir et mourir en moins d’une heure ! Allez voir ! C’est une adoration !

Ce pays d’accueil est l'actuelle Namibie où l'on trouve les traces les plus anciennes d'art rupestre sur le continent africain, elles sont attribuées aux nomades, les Bushmen , premiers habitants de la région.

 
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Peinture SAN. Plateaux de Brandberg, Namibie env. 33 000 ans

Le temps avance. Un colon avant-coureur, Jacobus Coetse, chasseur d’éléphants est le premier Blanc à s’aventurer dans la région ouvrant ainsi la voie aux chasseurs, aux explorateurs aux missionnaires, aux militaires aux marchands ! Ils flairent le sous-sol : l’uranium, le cuivre, l’argent, les diamants. C’est en 1750, et c’est fatal pour la population.

L’exploitation,  la domination, les tribus massacrées au moindre signe de révolte envers les envahisseurs anglais, allemands, en outre,  comme en Afrique du Sud, les Missionnaires sont invités à venir civiliser, convertir, baptiser, alors que dans les faits, leur seule présence cautionne la colonisation. Eux les Missionnaires sont protégés les forces armées qui tuent les Africains!

En janvier 1904 la population Hereros, estimée à 80 000 âmes, se soulève. Le général allemand major Lothar von Trotha, débarque dans la colonie avec un renfort de 3500 soldats. Sa mission est de se défaire des « surplus peole ». L’ordre d'extermination (Vernichtungsbefehl) est ainsi rédigé : «À l'intérieur de la frontière allemande, tout Herero, avec ou sans fusil, avec ou sans bétail, sera fusillé. Je n'accepte plus ni femme ni enfant, je les renvoie à leur peuple ou fais tirer sur eux. Telles sont mes paroles au peuple herero. Le grand général du puissant empereur. Von Trotha». Après les massacres il reste 15 000 Hereros.

La capitale (allemande) Windhoek (coin du vent) est rapidement construite.

Les Hereros restant sont chassés dans une zone tribale éloignée. Avec le temps et l’étonnante résilience de ce peuple, le Hereroland comptent 44 000 âmes en 1964. L’étonnante résilience du peuple africain qui rebondit plus loin, plus haut après chaque humiliation, chaque anéantissement!

(Voir l’excellente information sur le génocide des Hereros par les Allemands sur le site :  http://www.afrikara.com/index.php?page=contenu&art=512)

Mais qui sont donc ces Hereros d’où surgit Katutura ?

« Les Hereros: Peuple pasteur, agriculteurs et éleveurs de bétail. La culture Hereros divise dans des rôles très précis, celui des hommes (qui transmettent l'éducation religieuse, l'organisation politique...) et celui des femmes, qui transmettent tout ce qui est matériel, bétail, habitat.... Les femmes portent toujours aujourd'hui une tenue héritée de l'époque victorienne et des missionnaires allemands. Elle consiste en une robe longue sous une panoplie de jupons et une coiffe avec deux "cornes" pointues » (plusieurs sites sur le sujet dans Google).

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Pour survivre les Hereros doivent donc se rapprocher de la capitale Windhoek pour y trouver du travail et du pain. Selon les lois de l’apartheid, la région est divisée en zones blanches et en zones noires. Les noirs sont assignés à résidence à l'Ouest de la ville dans un endroit appelé "Old Location". En 1955 les dirigeants déplacent les Noirs dans un nouveau quartier indigène. La grande majorité des résidents refusent cependant de déménager vers le lieu de résidence qui leur est assigné à 5 kilomètres de Windhoek. http://farm3.static.flickr.com/2300/2302189994_307a7f9ef2.jpg?v=0 En décembre 1959, les boycotts et les protestations dégénèrent. Le massacre de Old Location (11 personnes tuées par la police, 44 blessées) marque le début de la résistance effective à l'administration sud-africaine et à l'apartheid. Le déménagement des habitants du Old Location est définitivement terminé le 31 août 1968. Dans le Transvaal où j’enseignais à l’époque, nous étions tous engagés à collectionner des couvertures et des tentes que des représentants  des Eglises transportaient vers Katutura. (Je n’étais pas du nombre). Les autorités les repoussèrent et les activistes passèrent outre. Petite victoire. http://www.cs.mcgill.ca/~ydaoud/africa/people/04_bicycle.jpg Et la vie continue.

Dès 1959 donc, j’ai pu vivre de près ce que j’essaie d’écrire aujourd’hui. La population a été déportée à coup de camion. Vous trouvez la description d’une déportation du genre dans « Histoire Inavouée de l’apartheid » (page 101). Prototype de la méthode de déportation forcée vers les Bantoustans en construction d’alors.

La presse sud-africaine à laquelle je rends hommage suivait et publiait cette monstruosité. Les gens « dumped » (déversés) ont dit Aikôna ! Katutura. Ce qui signifie : Non ! Nous n’avons pas ici d’endroit permanent ! Ce qu’on raconte moins, c’est que les Africains semblent avoir une connaissance presque vécue des termes bibliques ! Ils ont une spiritualité du vécu, de la nature.

L’apôtre Paul ne disait pas autre chose aux Corinthiens 2 (5 : 1)Nous savons, en effet, que, si cette tente où nous habitons sur la terre est détruite, nous avons dans le ciel un édifice qui est l’ouvrage de Dieu, une demeure éternelle qui n’a pas été faite de main d’homme. Car tandis que nous sommes dans cette tente, nous gémissons, accablés, parce que nous voulons, non pas nous dépouiller, mais nous revêtir, afin que ce qui est mortel soit englouti par la vie. Et celui qui nous a formés pour cela, c'est Dieu, qui nous a donné les arrhes de l'Esprit. » (Voir Louis Segond, http://www.europepourchrist.org/bible/2co.php)

Combien de morts sur le « long chemin vers la Liberté » ! Ils sont mis en terre sans mausolée ni croix ni autre signe ! De leurs cendres poussent des tiges, des épis et du pain de vie.

Les survivants continuent la lutte. La rage de vivre  triomphe. Ils défrichent, cherchent de l'eau, construisent des WC, des pistes, dans le sable, des abris, des shacks, puis des maisons. Ils bâtissent des écoles, des dispensaires, des lieux de prière pour tous,  ils délimitent  un terrain de " foot ". Ils bâtissent un centre communautaire en vue de promouvoir la culture héréro. Et tant d'autres choses encore ! Windhoek la capitale capitaliste est reléguée dans l’ombre de Katutura la vibrante !

Un lien personnel de plus avec Katutura : dans les années 60’ en Afrique du Sud, la lutte contre le fléau de l’apartheid peinait ! Je travaillais avec la Jeunesse étudiante chrétienne (YCS, la plupart des étudiants européens) ainsi qu’avec la Jeunesse ouvrière  (YCW la plupart des travailleurs africains). Mike, le jeune animateur eut l’idée magnifique de créer un journal forcément clandestin pour informer, inspirer, resserrer les liens entre les uns et les autres. Ce Journal de la Jeunesse engagée fut nommé « Katutura ». Il paraissait quand c’était possible de l’éditer de le ronéotyper et de le distribuer largement. Beaucoup de temps, de réflexion dans l’élaboration de Katutura. Le contenu était l’actualité de proximité analysée dans le contexte plus large,  et mis à la lumière de l’Evangile, des prophètes, des sages…en vue d’une action coordonnée. Il était attendu, disséminé, lu, partagé…et traqué par la police cela va sans dire. Le journal Katutura proposait aussi des choses très pratiques en un langage symbolique et/ou codé afin de nous aider à « faire la justice, aimer tendrement, marcher humblement avec le Dieu de l’Exode ! Sachant que la grâce n’est pas une bricole, mais comme Bonhoeffer nous l’apprenait : «a costly grace » ! Prendre au sérieux la grâce de notre engagement collectif, c’est bien plus difficile que le récit que j’essaie d’en faire ! Katutura !

Katutura paraît me poursuivre comme quelqu’un qui m’aimerait bien.

Quand je suis revenue en Suisse dans le but d’informer sur ce qui se passait en Afrique australe, mon sentiment a été assez souvent : Aikôna Katutura ! Soit,  je n’ai pas ici de lieu permanent !

Quand j’ai commencé le travail avec les réfugiés, au Jura, à Lausanne, mon sentiment a souvent été : Aikôna Katutura ! Je n’ai pas ici de lieu permanent !

Quand je me suis retrouvée dans notre foyer de Sœurs âgées à Bulle, j’ai eu le sentiment : Aikôna Katutura !

Il n’y a rien de permanent sur notre planète puisqu’elle ne cesse de bouger …et nous avec ! C’est « la dynamique du provisoire » (Roger Schutz). Il n’y aura rien de permanent dans la mort puisque l’univers ne cesse de se développer et nous avec, c’est Pâques en direct et en continu ! La vie nouvelle. Le mystère de la mouvance hors espace temps !

Entre temps, il y a ces « coups de pouce » du Bon Dieu inattendus et qu’il faut prendre au sérieux. En voici un exemple : un journaliste de la Rsr 1ère , totalement inconnu jusqu’alors était de garde lors de mon séjour sur le radeau du lac à « l’île de la Radio suisse Romande » au large de Forel, en 2002 je crois. Il eut  l’idée pour moi ( !) de créer en un clin d’œil un blog avec Blogspot ! Il fallait un nom pour ce blog, j’ai dit sans hésiter : Katutura …Même un blog n’a pas de « cité permanente ». Il dure quand même depuis quelques années et s’est même trouvé un jumeau dans la blogosphère de 24 Heures. Grâce à un autre « coup de pouce » du Bon Dieu !

Entre temps, j’ai appris à surfer sur Internet et, par miracle Google m’annonce :  « La population de Katutura affirme aujourd'hui : " Nous sommes ici et nous y resterons ". 

Je continue ma recherche et je tombe sur le livre: Katutura : a place where we stay, life in a post-apartheid township in Namibia by Wade C. Pendleton. (1996 Center of International Studiesm Ohio University ,printed in the USA ).

Je cherche encore, et trouve l’adresse e-mail de l’auteur, je lui écris. Il me répond aussitôt comme tout Sud-africain le fait par habitude, il m’envoie gracieusement ce livre et bénit mon blog Katutura. Jusqu’à ce jour nous restons en contact amical et constructif. C’est une amitié.

Voici quelques adresses utiles de Wade Pendleton et d’une partie de son engagement !

http://www.iiz-dvv.de/index.php?article_id=725&clang=2

http://www.queensu.ca/samp/sampresources/samppublications/

Migrations en Afrique australe : http://www.queensu.ca/samp/images/smalllogo.gif

Conclusion : Katutura est pour moi l’aspect éphémère de notre « fugue » sur la terre.  Une espèce d’évasion de la main du Créateur pour faire le bien comme l’Homme de Nazareth, l’homme parfait nous l’apprend :  « Lui qui a passé de lieu en lieu, faisant du bien » ((Act. 10:38).

Jésus vivait le sens profond de Katutura. L’Evangéliste Luc dit : « Le Fils de l’homme n’avait pas de lieu où reposer sa tête » (Luc 9 : 58). Un homme « sans domicile fixe », les gens le trouvaient partout, là où ils le cherchaient, dans le moi profond comme dans le cœur des gens, dans la nature et dans l’univers.

http://www-rohan.sdsu.edu/~wpendlet/KATUTURA.jpg

Avec hommage à Wade Pendleton de Claire-Marie




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